« On se demande, est-ce qu’ils attendent qu’il y ait un mort pour agir ? ». C’est le constat que font Félicité et Monique, deux sœurs octogénaires nées à Remollon. Le choc du 24 juillet s’est produit à quelques centimètres d’un passage piéton, le long d’un trottoir large de 64 centimètres. Un espace jugé insuffisant pour laisser passer une poussette ou un fauteuil roulant. Selon elles, une cinquantaine de camion traverserait la route départementale toutes les heures.
La municipalité a fait installer deux plateaux traversants en 2021 pour ralentir les poids lourds à l’entrée et à la sortie du bourg, mais ces aménagements ont surtout déplacé la nuisance : accélérations et freinages accentuent le bruit pour les riverains les plus proches. Autre grief récurrent : si le Département des Hautes-Alpes finance le revêtement de la chaussée, ce sont les Remollonais qui ont payé environ 150.000 euros pour la réfection des trottoirs, avaloirs et bouches d’égout abîmés par le passage incessant des poids lourds. Évoquant l’accident du 24 juillet, Monique estime que « s’il y avait eu un piéton sur le trottoir, il était écrasé par le camion ».
La RD900B n’est pas une simple départementale : c’est l’unique voie qui désenclave la vallée de l’Ubaye, dans les Alpes-de-Haute-Provence, et l’axe emprunté quotidiennement par les poids lourds italiens transitant par le col de Larche, ainsi que par les flux touristiques estivaux et hivernaux vers Barcelonnette. Selon les riverains, plusieurs centaines de camions traversent chaque jour le centre-bourg. Le Département des Hautes-Alpes la classe lui-même comme un ‘‘Grand Axe Économique’’ de son schéma directeur routier. Avec l’approche des Jeux olympiques de 2030, le trafic est appelé à croître encore sur cet itinéraire d’accès à l’Ubaye, alors même que la déviation n’a pas été retenue par le Département parmi les infrastructures à réaliser dans le cadre de l’accueil des Jeux.

Les habitants de Remollon discutent des nuisances et des risques liés au passage des poids lourds dans le centre-bourg. Tous espèrent voir aboutir, un jour, le projet de déviation. Photo Soline Macey Hentgès
Chez les commerçants du village, l’adhésion au projet est réelle mais nuancée. Au restaurant Les 3 Alpes, comme à l’espace bien-être d’Evelyne Jame, on soutient cette déviation… Mais « on est d’accord uniquement pour les camions », confie Sylvie Mazzega, propriétaire des 3 Alpes. Ils craignent qu’un contournement intégral, incluant les voitures, n’assèche la clientèle touristique de passage. Une position partagée par une partie des professionnels installés le long de la traversée, tandis que la mairie assure que 80 % des Remollonais soutiennent le projet dans son tracé actuel qui est censé traverser les vergers au sud de la commune.
Bruit et pollution, des risques bien documentés
Au-delà des accidents, les riverains décrivent un quotidien marqué par les vibrations, les fissures dans les murs et des nuits perturbées par le passage des poids lourds. « Ça nous empêche parfois de dormir, et pourtant j’ai du double vitrage », raconte Gilles qui voit quotidiennement les traces de freinage laissées par les véhicules. Une gêne loin d’être anodine : sachant que 53 décibels correspondent environ au bruit de fond d’une rue résidentielle. C’est pourtant à partir de ce seuil d’exposition chronique au bruit routier que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) observe une augmentation des risques cardio-vasculaires. L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), via le projet Brouhaha, associe également l’exposition chronique au bruit des transports à un risque accru de troubles du sommeil, de dépression et de maladies cardiométaboliques comme le diabète de type 2.
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Projet de déviation : 30 ans de désillusion
«On attend toujours» désespère Bertrand Baulet, maire de Remollon. Voilà trente ans que les habitants de la commune souhaitent voir une déviation contourner leurs murs. Pour fluidifier le trafic sur l’ancienne Nationale N542 (Avignon-Embrun), il est décidé en 1939 d’aligner les maisons au cœur du village. Dans les années cinquante, lors des travaux, l’architecture médiévale est détruite et des maisons sont coupées en deux. Remollon est défigurée. Il faut attendre 1995 pour parler d’une réelle déviation, où elle apparaît dans le cadre du plan de construction de l’A51.
Trois ans plus tard, le financement du projet Remollonais est validé à hauteur de six millions d’euros – contre 26 millions aujourd’hui. Une partie devait être à la charge de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (46%) et une autre à celle de l’Union européenne (15%). Cependant, l’idée de l’autoroute qui devait relier Grenoble à Marseille s’enlise et emporte avec elle celle de la déviation.
« Pas de nouvelles, mais pas de décision d’abandon »
En 2000, les habitants bloquent la départementale D900b pour faire part de leur mécontentement. «C’était monumental» raconte le maire. Huit ans plus tard, un nouvel espoir refait surface: le tracé en dessous du village est validé par la commune et un dossier d’utilité publique est déposé à la préfecture. Puis plus rien pendant 16 ans, aucune trace du dossier. «Pas de nouvelles, mais pas de décision d’abandon» explique-t-il. Il faut patienter jusqu’en 2020 pour que le conseil municipal déterre le projet. Le Département finance alors une étude du tracé à hauteur de 90.000euros.
En 2024, l’étude est présentée aux élus qui, sans grande surprise, l’approuvent. «Le projet est soutenu à l’unanimité depuis 30 ans, par tous les conseils municipaux successifs» appuie le maire. La déviation est ensuite ajoutée aux aménagements prévus pour les Jeux Olympiques 2030, afin de favoriser le trafic en direction de l’Ubaye. A la suite de l’abandon du pôle olympique de Nice, le projet est de nouveau mis de côté. En attendant une réponse du préfet, sollicité par courrier le 1er août, Bertrand Baulet n’abandonne pas. «Remollon mérite d’être prioritaire maintenant!», rappelle-t-il alors.
M.S

